Cordeleuse est mon métier. Je suis l’une des dernières.
J’ habille, enlace et transforme le bois, le métal et les objets
au moyen de la corde.
Les Décos de Téhia est un espace où les matières se rencontrent et où les gestes avancent comme des murmures anciens.
Chaque pièce est façonnée en petite série ou en modèle unique, comme si quelque chose veillait sur chaque forme qui apparaît.

Tout commence par un fil. Un fil posé sur une table, un fil qui attend. Puis un nœud, une tension, une vibration qui semble venir d’ailleurs.
Certains disent que les premières inspirations naissent d’un presque rien : une plume oubliée, une boucle de corde qui se déroule, un éclat de lumière accroché à une perle. D’autres murmurent que ces signes sont les traces discrètes laissées par celles qui tissent dans l’ombre.
Car on raconte que les Trois Tisseuses passent parfois entre les matières, invisibles mais présentes, ouvrant un fil, tendant un autre, scellant un troisième.
Alors les fils s’entrelacent, les nœuds apparaissent, et ce qui n’était qu’une intuition devient création.
Une création qui porte en elle une lueur imperceptible, comme si un souffle ancien avait frôlé la matière avant qu’elle ne prenne forme.
Dans l’atelier de Téhia vit un tout petit chat noir. Un éclat de nuit minuscule, vif comme une étincelle, qui se glisse entre les fils avec l’assurance tranquille de ceux qui savent qu’ils sont attendus.
Il surgit là où on ne l’a pas posé, disparaît dans les paniers de cordes comme s’il y avait une porte secrète au fond, puis réapparaît sur une étagère avec l’air très sérieux de quelqu’un qui surveille l’ordre cosmique… avant de faire tomber une bobine juste pour voir le bruit qu’elle fait.
Ses yeux brillent d’une lumière étrange, une lueur douce et profonde, comme si deux fragments d’étoile avaient choisi de se cacher dans un corps minuscule. Quand il fixe quelque chose, on dirait qu’il écoute un chant que personne d’autre n’entend.
On dit qu’il comprend le langage des matières, qu’il sait quand un nœud respire, qu’il perçoit les frémissements que même les ombres oublient de remarquer.
Parfois, il s’arrête net, les oreilles dressées, comme s’il reconnaissait un pas ancien, un souffle venu d’ailleurs, un fil invisible qui se tend dans l’air.
Certains murmurent qu’il connaît les Trois Tisseuses, qu’il les a vues glisser entre deux ombres, qu’il garde dans ses moustaches un peu de leur poussière d’étoiles. D’autres disent qu’il est leur messager, leur éclaireur, leur minuscule compagnon sacré.
Mais le petit chat noir ne dit rien. Il veille. Il écoute. Il joue. Et quand il cligne lentement des yeux, on dirait qu’il bénit silencieusement tout ce qui se crée autour de lui, comme un gardien rieur des légendes qui continuent de se tisser, un esprit ancien caché dans un corps minuscule, un secret qui ronronne…
Légende des Trois Tisseuses
On raconte qu’avant que les pierres ne sachent leur propre poids, avant que les ombres ne découvrent leur forme, trois tisseuses ont glissé leurs mains dans la matière encore souple du monde.
Elles ne portent pas de nom.
Elles ne cherchent pas de regard.
Elles avancent comme avancent les forces premières : avec la lenteur des choses qui n’ont jamais eu besoin d’être vues.
La première, celle‑qui‑ouvre, surgit dans les zones où la nuit se replie sur elle-même.
Elle tire du vide un fil pâle, presque minéral, qui vibre comme une veine de quartz encore chaude.
Son geste fend l’obscur, réveille les formes enfouies, délie les possibles qui sommeillaient dans les plis du silence.
On dit que son passage laisse dans l’air une poussière de commencement, un souffle ancien qui n’appartient à aucun monde connu.
La seconde, celle‑qui‑tend, avance comme une prêtresse oubliée.
Elle étire le fil jusqu’à entendre son chant secret, un murmure si fin qu’il pourrait se dissoudre dans la lumière.
Elle pèse les courbes, éprouve les tensions, accorde les fragments comme on accorde un tambour de cérémonie avant l’aube.
Sous ses doigts, les matières se souviennent de leurs métamorphoses anciennes, de leurs éclats brisés, de leurs chemins possibles dans des mondes qui n’ont jamais été.
Elle ne façonne pas : elle révèle ce qui attendait depuis longtemps d’être appelé.
La troisième, celle‑qui‑clôt, ne laisse derrière elle qu’un frémissement.
Elle noue les fins, scelle les passages, referme les cercles avec une précision qui semble plus ancienne que le temps.
Son geste est un sceau.
Un souffle.
Une frontière.
Là où elle passe, les choses acquièrent une densité qui ne s’efface jamais, comme si un fragment du monde primordial s’y était déposé.
On dit que les objets traversés par ces trois tisseuses portent une marque invisible :
un éclat qui n’est pas une lumière,
une chaleur qui n’est pas un feu,
une présence qui n’est pas un appel.
Quelque chose de plus profond, de plus ancien, de plus vrai.
Certains affirment qu’en approchant ces objets, on perçoit un frémissement ténu,
comme un souffle retenu, comme si la matière elle-même hésitait à révéler son secret.
D’autres parlent d’une pulsation lente, d’un fil invisible qui se tend, d’une vibration qui veille.
Et il arrive, dit‑on, que la légende continue de se tisser bien après que les tisseuses se sont effacées.
Dans l’ombre.
Dans le silence.
Dans ce moment suspendu où quelque chose cherche encore sa forme.
Dans ce lieu intérieur où les rêves reconnaissent ce qui leur appartient.
On raconte enfin que les objets marqués par les trois tisseuses ne se contentent jamais d’exister.
Ils attendent.
Ils veillent.
Ils vibrent doucement, comme si un fragment du monde ancien battait encore en eux, cherchant l’endroit où poursuivre son histoire.
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